Les modèles explicatifs

Les modèles explicatifs traitent principalement du passage du Don au Talent, soit de l’expression du potentiel vers quelque chose d’accomplie. En effet, les tests de QI ne mesurent qu’une expression d’un potentiel, et précisément l’expression d’une aptitude.

1. Clarification de quelques notions

 

-          Aptitude / potentialité

Selon Piéron (cité par Morin), l’aptitude est le « le substrat constitutionnel d’une capacité, préexistant à celle-ci ». L’aptitude pourrait donc se rapprocher des fonctions cognitives.

Morin rappelle que l’aptitude vient du latin apo ou apio qui signifie attacherlier. Et l’auteur de préciser qu’il s’agit d’une « disposition innée et naturelle à lier des éléments pour en tirer du sens ».

Elle existe donc chez chacun de nous. Elle n’est pas directement observable car n’implique en elle-même aucune action, aucune utilisation.

L’aptitude pourrait être rapprochée du terme « Potentialité » qui met l’accent sur le côté virtuel, en puissance, de l’utilisation de cette aptitude.

 

-          Capacité / habileté

Une capacité représente l’utilisation d’une ou plusieurs aptitudes. Elle témoigne d’une volonté d’agir, d’utiliser ses aptitudes. En conséquence, les capacités peuvent être inhibées, en dormance.

Ce sont elles et non les aptitudes qui sont mesurées dans les tests de QI. On les confond souvent avec les connaissances.

Du latin capax, de capio : prendresaisir. Morin insiste sur la notion d’agir, de faire et précise qu’il s’agit de « saisir les éléments disponibles, y compris d’autres aptitudes latentes ».

On utilise parfois le terme « Habileté » comme synonyme, mais il est à proscrire car il est polysémique.

 

-          Compétence

Contrairement à ce que dit le Robert, la compétence ne concerne pas seulement une connaissance théorique, qu’elle soit scolaire ou professionnelle, mais concerne de manière générale un savoir, un savoir-faire et un savoir-être. La notion de compétence implique une certaine réussite sans pour autant qu’il y ait une reconnaissance sociale large.

Du latin cumpeto : se réunirse rencontrer. On a bien là l’idée de réunion de plusieurs aptitudes et de la volition qui est associée à toute réunion. Ici il s’agit de la volonté d’utilisation de cette aptitude en vue d’une maîtrise suffisante puis d’une réussite.

 

-          Talent

Le talent implique une reconnaissance. Ainsi, selon Brunault et Pagès (1991) cité par Morin « le terme de talent se réfère à un type de capacité ou de compétence non seulement 1) épanouie, mais 2) reconnue socialement ou faisant en tout cas l’objet d’une reconnaissance minimale et non contestée ». Les auteurs insistent sur le fait qu’il s’agisse d’un fait social et non d’un trait psychologique.

Du latin talentum : poids grecsomme d’argent. L’étymologie nous renvoie bien à ce qui est pesé ou évalué publiquement (Morin).

Nous voyons donc qu’il y a un écart important entre l’aptitude et le talent, étape ultime du processus de l’utilisation d’une ou de plusieurs aptitudes à bon escient.

 

Dans la littérature deux modèles explicatifs principaux tentent de décrire les processus en jeu au cours de ce passage.

 

2.Le modèle de Gagné (2003, 2009)

 

« Le modèle différencié du Don au Talent » de Gagné est un modèle multidimensionnel, et ce, pour différentes raisons. D’une part, il ne considère pas uniquement l’intelligence d’un point de vue cognitif comme étant la seule représentative du talent, tout comme le talent n’est pas uniquement vu comme une succession de diplômes ou de réussites professionnelles particulières. Plusieurs autres « dons » sont pris en compte (créatif, social, sportif…), ainsi que des domaines de « talents » différents (académique, artistique, commerce, loisirs, sport…). (Voir notamment à ce sujet la page Une ou plusieurs définitions du haut potentiel ?) D’autre part, ce modèle intègre les diverses variables qui peuvent intervenir dans le processus de développement du don au talent.

Selon Gagné, le Don désigne l’expression de capacités et le Talent désigne la maîtrise de ces capacités et des connaissances acquises, entraînées ou développées.

Le développement d’un Don en Talent est contrôlé par des catalyseurs qui sont de deux types :

-          Des facteurs intra-personnels, comme les caractéristiques génétiques, physiques, mentales, motivationnels, de volition…

-          Des facteurs environnementaux, comme le milieu socioculturel, familial, l’éducation, l’école ou même les événements de vie.

-          À ceci s’ajoute un dernier facteur, qui est le facteur Chance ou Hasard.

Gagné indique que 10 % de la population est concernée.

 gagne-1

Source : Gagné (2003)

L’apport principal de ce modèle est 1) de préciser que l’aptitude n’implique pas forcément une réussite ; 2) de détailler les différentes variables qui influencent l’expression d’un potentiel.

Dans une deuxième version de son modèle, Gagné (2009) réorganise les Dons en deux sous-domaines (mental et physique) ; il fait correspondre les Talents au modèle RIASEC des intérêts professionnels de Holland (1973, 1985, 1997) et il réorganise les catalyseurs intra-personnels en deux sous-groupes (traits et processus développés vers un but).

Son apport le plus important à cette nouvelle version est le détail des processus de développement. Ainsi, ceux-ci sont divisés en trois sous-parties : les activités, le suivi engagé et l’investissement. Seulement, pour Gagné, ces processus de développement sont engagés dès lors qu’une personne a été identifiée et sélectionnée pour participer à un programme d’apprentissage dont le but est précisément de développer un talent. On se demande alors ce qu’il advient de l’enfant qui n’a pas cette chance et/ou dont ce n’est pas la politique régionale. Restera-t-il médiocre ?

gagne-2

Source : Gagné (2009)

Quoi qu’il en soit, le modèle de Gagné est un modèle explicatif pour les personnes à haut potentiel qui ont su/pu exploiter leur potentiel (cf. le terme à connotation positive de « catalyseur ») et n’explique en rien le développement des personnes qui n’ont su/pu l’exploiter. De plus, son facteur « chance » est un concept fourre-tout qui rend service à l’auteur mais qui n’est en rien scientifique.

 

3.Le modèle de Munich (2008)

 

Parallèlement à Gagné, Heller et ses collaborateurs travaillent sur l’identification d’enfants surdoués via une étude longitudinale de longue haleine débutée en 1985 (la première publication date de 1986). Une partie de cette étude a consisté à établir un modèle appelé « Le modèle de Munich du Don et du Talent » et à développer une batterie de tests basée sur ce modèle. Heller parle d’un modèle de diagnostic et de pronostic.

Le modèle de Munich, tout comme celui de Gagné, est un modèle causal.

munich-1

Source : Heller & Hany, 1986

 

Les modèles de Munich et de Gagné sont très semblables, notamment dans les deux principaux facteurs influençant le potentiel de départ : les facteurs intra-personnels et les facteurs environnementaux.

Alors que Gagné parle de catalyseurs, Heller et al. parlent de modérateurs. L’idée n’est donc pas la même : dans un cas, ces facteurs favorisent l’émergence du talent, dans l’autre cas, ils la freinent (voir plus haut).

Les Dons identifiés dans le Modèle de Munich sont issus des intelligences multiples de Gardner (voir Les théories de l’intelligence pour découvrir les intelligences de Gardner) ; ce sont ici les prédicteurs. Cependant la liste de ces prédicteurs est non exhaustive. Les Talents sont, quant à eux, les performances exprimées dans tel ou tel domaine ; ce sont les critères. Ils sont eux aussi, non exhaustifs dans ce modèle, contrairement au modèle de Gagné.

 munich-2

Source : Heller (2008)

 

Caroff (2005) a mis en évidence les caractéristiques communes de ces deux modèles :

-          Le haut potentiel peut s’exprimer à travers des formes d’intelligence différentes et pas seulement par une aptitude intellectuelle générale.

-          D’autres dimensions que l’intelligence cognitive de la personne interviennent dans le processus de développement.

-          L’accent est mis sur le processus de développement.

-          Les différentes variables qui interviennent dans ce processus de développement interagissent de manière complexe. Il peut en avoir un nombre quasi illimité.

 

4. Le modèle des fonctions chrestiques

 

Une autre approche est celle des fonctions chrestiques de Pagès et Brunault, reprise par Morin sur son site (www.acsis-pm.org).

Les fonctions chrestiques (du grec chrèse : utilisation) sont définies par leurs auteurs comme les fonctions d’utilisation des aptitudes. Tout comme Heller dans le modèle de Munich, si ces aptitudes ne sont pas utilisées de manière adéquate, des éléments externes viennent les modérer. C’est ce que les auteurs appellent les facteurs « antichrestiques ». Ceux-ci  sont de deux ordres : le manque d’élan et les blocages.

-          Le manque d’élan
Ce manque d’élan est un manque de volonté d’agir. Pour qu’un accomplissement se réalise (observation de talents), il faut qu’il y ait une action, et cette action est initiée par un désir : c’est cette volonté d’agir. Or cette volonté doit normalement être initiée par un plaisir immédiat ou par l’anticipation d’un plaisir différé. Ce désir d’action (ou projet) est soumis à plusieurs estimations : la compréhension du but de l’action et ses bénéfices escomptés, l’appréciation des conditions extérieures et la faisabilité générale du projet. (Voir à ce sujet la fin de la page Limite des tests au sujet de la motivation selon Fenouillet)

archer-chrestique

Source : Morin www.acsis-pm.org/50Douisticienne.html

-          Les blocages
Ces blocages proviennent de souffrances qui génèrent à leur tour des mécanismes de défense d’évitement ou de rébellion (agressivité, passivité, refus, fuite, soumission, etc.). Ces blocages peuvent se créer progressivement (succession de nanotraumatismes, comme des humiliations et/ou des échecs répétés)  ou brutalement (suite à un traumatisme unique et conséquent).

 

Pour que le Don puisse s’exprimer en Talent, il faut que dans chaque milieu (familial, scolaire puis professionnel), il y ait une certaine empathie, une aide et une confiance qui soient accordées, puis au niveau professionnel une reconnaissance.

Cette dernière figure illustre bien les deux derniers points et met en exergue l’utilité de l’identification du surdon – ici via un test – et la dynamique qui sous-tend le test de QI.

 

Don-talent-chrestiques

Source : Morin www.acsis-pm.org/50Douisticienne.html

 

5. L’analogie, cœur de la pensée

 

Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander ont proposé dans leur ouvrage « L’analogie, cœur de la pensée » une théorie de la pensée. Selon ces auteurs, la pensée en tant que contenu et processus est dictée par des analogies. Le contenu de la pensée serait des catégories, que celles-ci soient lexicalisées ou non ; les catégories seraient propres à chacun de nous et se créeraient par analogie avec quelque chose d’existant ou de déjà vu. De manière consciente ou inconsciente, l’analogie dicte nos choix de mots et notre compréhension du quotidien, tout autant que les grandes découvertes scientifiques.

Dans leur ouvrage, les auteurs se posent alors la question de la définition de l’intelligence. Après avoir cité les définitions les plus connues (comme la capacité de s’adapter à de nouvelles situations, capacité de raisonner, de résoudre des problèmes…), ils suggèrent que l’intelligence est « l’art d’aller droit au but, au cœur des choses, à l’essentiel, rapidement et de manière fiable. C’est, face à une situation nouvelle, l’art de mettre le doigt, avec souplesse et assurance, sur un précédent (une famille de précédents) stockés en mémoire. Cela veut dire ni plus ni moins que la capacité d’isoler le noyau d’une situation nouvelle. Et cela, à son tour, n’est rien d’autre que la capacité de trouver des analogies fortes et utiles. » (p157-158)
Cette définition rejoint un des subtests des échelles de Wechsler qui est très fortement saturé en facteur g, à savoir Similitudes. Dans ce dernier, on donne à la personne deux termes et elle doit dire en quoi ces deux termes se ressemblent, c’est-à-dire extraire le point commun, ou en d’autres termes faire une analogie entre les deux mots. Elle doit dans un premier temps aller chercher ces termes dans sa mémoire à long terme, faire le contour de ces deux concepts, faire fi des éléments de dissemblances pour en « isoler le noyau » (pour reprendre les termes des auteurs).

 

 

Sources

 

Brunault J. & Pagès R. (1991).Termes, concepts et aperçus théoriques concernant les surdoués. Eurotalent.

Caroff X. (2005). Conceptions multidimensionnelles et diagnostic du Haut Potentiel. In Tordjman S. (dir.), Enfants surdoués en difficultés. De l’identification à une prise en charge adaptée. Presse Universitaire de Rennes.

Gagné, F. (2003). Transforming gifts into talents: The DMGT as a developmental theory. In N. Colangelo & G. A. Davis (Eds.), Handbook of gifted education (3rd ed.), pp. 60-74. Boston: Allyn and Bacon

Gagné, F. (2009). Building gifts into talents: Detailed overview of the DMGT 2.0. In B. MacFarlane, & T. Stambaugh, (Eds.), Leading change in gifted education: The festschrift of Dr. Joyce VanTassel-Baska. Waco, TX: Prufrock Press.

Heller K.A. & Hany E.A. (1986). Identification, Development and Achievement Analysis of Talented and Gifted Children in West Germany. In K.A. Heller & J.F. Feldhusen (Eds.), Identifying and Nurturing the Gifted (pp. 67-82). Ioronto: Huber Publ.

Heller K.A. & Perleth C. (2008). The Munich High Ability Test Battery (MHBT):  A multidimensional, multimethod approach. In Psychology Science Quarterly, Volume 50, 2008 (2), pp. 173-188.

Hofstadter D. & Sander E. (2013). L’analogie, cœur de la pensée. Ed. Odile Jacob.

Morin P. L’enfant surdoué, singulier, pluriel. Approche et profils. http://www.acsis-pm.org/90Informer.html

Piéron H. (1951, 2003).Vocabulaire de la Psychologie. Presse Universitaire de France.