Comment identifier ?

Généralement, pour évaluer l’intelligence, on identifie à partir de test(s) qui évalue(nt) l’intelligence d’un point de vue quantitatif. Il faut être conscient que les différents tests, si objectifs qu’ils tentent d’être, ne sont pas pour autant des thermomètres, c’est-à-dire des instruments de mesure fiables. En effet, de multiples facteurs interviennent, et il existe 1001 façons de rater son test de QI.

On peut, par exemple, être une personne à haut potentiel et ne pas montrer son intelligence car on est en inhibition intellectuelle, qui est un mécanisme de défense pour tenter de ressembler à tout le monde. On peut être terrorisé par la situation de test ou encore être fatigué…

Rechercher uniquement des marques d’intelligence qui émanent de tests standardisés est donc un non-sens.

Pour cela, nous nous interrogeons sur 3 choses :

  1. la nature de ce que l’on cherche à identifier;
  2. avec quelle(s) technique(s) ;
  3. et sur quel(s) critère(s).

 

1.     A partir de quoi on identifie ?

 

Ziegler et Raul (2000), dans une revue de la littérature, ont relevé 5 domaines d’identification utilisés par les recherches étasuniennes : l’intelligence, les performances extrêmes, la créativité, la personnalité et les intérêts.

- En premier lieu, on peut identifier bien évidemment l’intelligence.
Ici, j’ai expliqué en détail le débat, non encore résolu, sur les différentes conceptions de l’intelligence.

- Les réussites extrêmes, quant à elles, comprennent les récompenses scolaires, professionnelles et sportives, mais aussi les honneurs et récompenses par les pairs, les collègues…

- La créativité est une dimension importante dans la littérature sur le haut potentiel.  Lubart (2009) la définissent comme la capacité à réaliser des productions originales et adaptées aux contraintes d’une situation, d’une tâche ou d’un problème.

- La personnalité représente un critère important, surtout lorsque les domaines précédents ont été sous-investis comme chez les personnes souffrant d’inhibition intellectuelle, d’un déficit d’estime de soi, d’une phobie ou de co-morbidité avec un trouble cognitif (dys ou acquis).

- Les intérêts et les valeurs constituent un dernier domaine d’identification, quoique peu utilisé en pratique.

Alors que le Département de l’Education des Etats-Unis préconise un diagnostic à partir de plusieurs domaines tels que l’intelligence, la réussite académique, la créativité, les arts et le leadership, la France continue à diagnostiquer les Haut-Potentiels sur l’unique base de l’intelligence, qui plus est, à partir du QI des échelles de Wechsler. Or, pour être valide, le diagnostic doit s’appuyer sur une conception éprouvée ET de l’intelligence ET du haut potentiel, ce qui n’est pas encore le cas.

 

2.     Avec quelle(s) technique(s) ?

 

Ziegler et Raul (2000) ont également répertorié 6 types d’outils d’évaluation utilisés par les chercheurs pour identifier les personnes à HP :

- Les épreuves standardisées sont les plus utilisées et correspondent aux tests classiques.
En France, nous utilisons majoritairement les échelles de Wechsler (WPPSI, WISC et WAIS selon l’âge) pour tenter de quantifier l’intelligence.
Certains psychologues utilisent également le K-ABC qui s’attache à identifier chez les enfants le processus mental privilégié (séquentiel vs simultané), les Matrices progressives de Raven qui mesurent l’intelligence fluide (le raisonnement), l’Echelle de développement de la pensée logique (EPL) ou encore la NEMI (Nouvelle Echelle Métrique d’Intelligence).
Citons également les Tests de Pensée Créative de Torrance qui évaluent la capacité à trouver des idées originales et qui concernent donc le versant Créativité de l’identification du HP, ou récemment l’Evaluation du Potentiel Créatif (EPoC).

- L’entretien clinique devrait par définition représenter la technique majoritaire des psychologues praticiens. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas, et de nombreux psychologues non formés à la problématique psycho-affective des HP, se contentent d’utiliser le seul QI comme critère diagnostic.
De plus, dans le manuel d’interprétation de la WAIS IV, on peut y lire que 77 % des personnes détectées via leur anamnèse, c’est-à-dire à partir de l’entretien clinique, ont un QI > à 120, alors que seulement 18 % ont un QI dans la norme ; ce qui ne signifie pas pour autant que ces 18 % ne sont pas à haut potentiel, elles peuvent être seulement en inhibition. Il apparaît donc que l’entretien clinique est un bon outil de repérage et d’identification.

- Les questionnaires et “check lists” sont principalement utilisés pour évaluer le versant Personnalité de l’identification du HP.
En fait, ce sont surtout les chercheurs qui les utilisent pour investiguer les croyances épistémologiques, les aspects de la personnalité, l’ajustement émotionnel…

- Les échelles sont renseignées par les professeurs, les parents, les pairs, voire la personne concernée. Elles s’intéressent principalement à l’aspect social et émotionnel.
En France, il n’y a guère que l’Inventaire d’identification de Terrassier qui existe alors qu’aux Etats-Unis, il en existe plusieurs. De plus, l’Inventaire de Terrassier n’a jamais fait l’objet d’une validation empirique.
Après d’autres recherches, j’ai pu trouver une échelle d’évaluation des caractéristiques des élèves à haut potentiel de Renzulli et al. qui a été traduite en français.

- Les productions de la personne concernée comme les cahiers, les dessins pour les enfants ou toutes productions de l’adulte (les réponses à un examen, les documents professionnels, les CV, les productions artistiques, les blogs, les documents privés…)

- Enfin, l’observation directe des comportements de la personne permet de fournir de nombreux renseignements sur son mode de fonctionnement cognitif, mais aussi émotionnel et adaptatif.

 

3.     Sur quel(s) critère(s) poser le diagnostic ?

 

- A partir d’une évaluation clinique.

Ce type d’évaluation devrait être le plus répandu et se baser sur divers critères, aussi bien quantitatifs que qualitatifs. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il dépend de l’orientation théorique du psychologue (par exemple, certains psychologues à orientation analytique ne considèrent guère la douance comme une réelle entité, mais plutôt comme un fantasme) et de son expérience en matière de bilan psychologique de personnes à HP.

- A partir de règles de décision plus ou moins strictes.

Sternberg et Subotnik (2000), cités par Caroff et al. (2006), décrivent 5 règles de décision, de plus en plus complexes :

  • La règle 1 est la règle la plus simple car elle repose sur un seul critère d’identification. Ce critère vérifie que les performances de la personne dépassent un certain seuil préalablement fixé. En ce qui concerne les échelles de Wechsler, ce seuil est « généralement » fixé à QI > 130, mais à vrai dire il est fixé de manière arbitraire.
  • La règle 2 postule qu’il existe différents domaines où la personne peut révéler son potentiel. Néanmoins, comme pour la règle 1, un seul critère dont le seuil est fixé est utilisé.
  • La règle 3 prend en compte conjointement plusieurs caractéristiques psychologiques. Cependant, la personne doit exceller dans chacune des caractéristiques choisies. Par exemple, elle doit posséder de fortes capacités intellectuelles et créatives, toujours en rapport à un seuil fixé.
  • La règle 4 comme la règle 3 s’appuie sur plusieurs caractéristiques psychologiques mais il n’est plus nécessaire de manifester un niveau élevé dans chacune des caractéristiques évaluées. Ainsi une compétence faible dans un domaine peut être compensée par une compétence élevée dans un autre domaine. L’identification finale s’opérera sur un score composite à ces caractéristiques.
  • Enfin, la règle 5 s’appuie sur une évaluation dynamique alors que les règles précédentes s’appuyaient d’une évaluation statique (évaluation à un instant T). Dans ce type d’évaluation, on s’intéresse à la capacité d’une personne à bénéficier d’un apprentissage, plutôt que ses compétences actuelles.

 

Conclusion

Après la lecture de ce qui est présenté ci-dessus, nous ne pouvons que nous rendre compte qu’il y a maints domaines à évaluer, avec l’aide de différentes techniques et de critères de décisions multiples. Il est alors regrettable qu’en France, le diagnostic repose sur  la seule intelligence (qui représente rappelons-le une conception bien précise de l’intelligence) via une seule technique (le QI), via un seul test (les Wechsler) et à partir d’une règle simple (un seuil arbitraire de 130).

A ce propos, le Code de déontologie des psychologues précise dans son article 19 que “Le psychologue est averti du caractère relatif de ses évaluations et interprétations. Il ne tire pas de conclusions réductrices ou définitives sur les aptitudes ou la personnalité des individus, notamment lorsque ces conclusions peuvent avoir une influence directe sur leur existence.

Rappelons également que le psychologue n’a pas de pouvoir en ce qui concerne le diagnostic, qui, lui, est dévolu au médecin. Le rôle du psychologue est seulement d’apporter sa contribution au diagnostic. Ainsi, les conclusions ne sont pas un diagnostic mais une interprétation qui lui est propre.

 

Je tiens à apporter une nuance par rapport au dernier paragraphe que je viens de barrer. Il a été écrit il y a 2 ans et je ne l’ai pas corrigé à la publication du site, malgré mes relectures et corrections depuis sa première écriture pour le blog de Cécile Bost.

Ceci est vrai lorsque les conclusions portent sur une pathologie. Dans ce cas, un médecin, qui s’occupe de pathologies en tout genre, aura pour mission de poser le diagnostic final, car lui seul est habilité à le poser. Un psychologue n’est pas habilité à poser un diagnostic. Or, le haut potentiel n’est pas une catégorie nosographique, il n’apparaît nulle part dans le DSM ou la CIM ou tout autre manuel qui répertorie les maladies : en ce sens, il n’est pas une pathologie ou un handicap ; le terme de « diagnostic » ne lui correspond donc pas, et le médecin n’est donc pas indispensable.

Le paragraphe reste juste en soi, mais faux dans le cas du haut potentiel.

 

Sources

Caroff X., Guignard J-H., & Jilinska M. (2006) in Lubart T. (dir.), Enfants exceptionnels : précocité intellectuelle, haut potentiel et talent, Editions Bréal collection « Amphi Psychologie », Paris.

Lubart T. (2009). Psychologie de la créativité, Édition Armand Colin, Paris.

Sternberg, R.J., & Subotnik, R.F. (2000). A multidimensional framework for synthesizing disparate issues in identifying, selecting, and serving gifted children. In K.A. Heller, F.J. Mönks, R.J.

Sternberg & R.F. Subotnik, (Eds.). International Handbook of Giftedness and talent, Elmsford, NY, US : Pergamon Press.

Ziegler, A., & Raul, T. (2000). Myth and reality: A review of empirical studies on giftedness. High Abilities Studies, 11, 113-136.