Les théories de l’intelligence

Par le vocable «Haut Potentiel», on accole souvent ou alors on sous-entend le terme «intellectuel». Il est donc question d’un surplus d’intelligence. Mais il faut savoir qu’il n’existe pas de consensus sur ce qu’est réellement l’intelligence, et par conséquent, pas de consensus sur la mesure de celle-ci. Il en résulte qu’il existe plusieurs théories de l’intelligence. À chacune de ces théories est associé un outil de mesure (outil psychométrique) qui en est une opérationnalisation, et qui est construit dans le but de démontrer les comportements sous-tendus par la théorie de l’intelligence en question (Pereira Da Costa, 2010).

Ces théories ont évolué au fil du temps. D’une conception unitaire de l’intelligence, on envisage de plus en plus le fait que l’intelligence soit multiple…ou pas.

1.     Conceptions unitaires de l’intelligence

 

1.1  Une seule intelligence : le facteur g

Les tests d’intelligence ont été créés en France par Binet en 1904 à la demande du ministère de l’Education qui souhaitait dépister les enfants déficients afin de les prendre en charge. Il a ainsi proposé à de nombreux enfants de tout âge de réaliser différents types de tâches. Binet a ensuite classé ces tâches en fonction de l’âge où elles étaient majoritairement réussies. Est alors née la notion d’âge mental.
Ainsi un enfant peut avoir un âge mental supérieur à son âge réel s’il réussit des tâches que des enfants plus âgés réussissent; de même, il peut avoir un âge mental inférieur à son âge réel s’il ne réussit pas les tâches que d’autres enfants pourtant du même âge réussissent.
Cela dit, un même retard n’a pas la même valeur en fonction de l’âge réel. Exemple : un retard de 2 ans n’aura pas la même valeur pour un enfant qui a 3 ans d’âge réel (âge mental : 1 an) que pour un adolescent qui a 16 ans (âge mental : 14 ans).
Pour remédier à ce problème, Stern (1912) propose de pondérer l’âge mental sur l’âge chronologique de l’enfant. C’est ainsi que le Quotient Intellectuel est né (nous verrons plus tard que ce que l’on appelle aujourd’hui QI n’est pas un véritable Quotient). Un enfant qui a un âge mental de 12 ans et un âge réel de 10 ans (avance de 2 ans donc) a un quotient de 12/10 = 1,2.
Terman, dans une adaptation américaine du test de Binet en 1916, multiplia ce quotient par 100 afin d’éviter les décimales (ce qui donne 120 dans l’exemple précédent).

Parallèlement aux recherches de terrain de Binet, Spearman (1904) propose une première théorie de l’intelligence. Selon Spearman, l’intelligence est générale. Pour en arriver à cette conclusion, il a réalisé des corrélations entre de nombreux résultats scolaires et a observé une corrélation positive, quoique variable, entre toutes les épreuves réalisées à l’école. Autrement dit, plus on réussit dans certaines matières, et plus on a tendance à réussir dans les autres matières. Via ces corrélations, il a isolé un facteur commun qu’il a nommé “facteur g” (pour facteur Général). Par ailleurs, en plus de ce facteur g, chaque tâche est composée d’un facteur spécifique selon un poids variable.

 

modèle bifactoriel de Spearman

modèle bifactoriel de Spearman

« g » est le facteur g, « v » les variables observées dans les tâches, et « s » le facteur spécifique à chaque variable. Chaque variable est donc influencée par « g » et par « s ».

(source : Grégoire, 2009)

modèle de Spearman

modèle de Spearman

Modèle de l’évaluation de l’intelligence (facteur g) de Spearman.

(source : Grégoire, 2009)

1.2  L’intelligence est composée de facteurs multiples indépendants

Thurstone (1931), via une analyse mathématique plus poussée (analyse factorielle multiple) sur ces corrélations ne trouve pas de facteur général, mais 7 facteurs indépendants : verbal, numérique, spatial, mémoire, induction, déduction et fluidité verbale. Il appela ces facteurs des aptitudes primaires (« Primary Mental Abilities »).

modèle de Thurstone

modèle de Thurstone

Le modèle des aptitudes primaires mentales de Thurstone (PMA = Primary Mental Abilities; T = Tâche).

(source : Lautrey, 2006)

modèle de Thurstone

modèle de Thurstone

Modèle de l’évaluation des facteurs multiples de l’intelligence de Thurstone.

« V » est le facteur verbal, « N » le facteur numérique et « S » le facteur spatial.

(source : Grégoire, 2009)

1.3  Un facteur général ET des facteurs multiples

Contrairement à ce que pensait Thurstone, les facteurs correspondant aux aptitudes primaires sont corrélés entre eux. Pour cela, il faut faire ce que l’on appelle une analyse factorielle de second ordre qui puisse rendre compte de la variance commune aux facteurs de 1er ordre.
Cette analyse factorielle de second ordre donne donc naissance à un modèle factoriel hiérarchique en 3 strates (Modèle Cattell-Horn-Carroll ou CHC) :

  1. une part de variance correspond à un facteur général;
  2. des parts de variance correspondent à des facteurs larges;
  3. des parts de variance spécifiques à une quarantaine de facteurs primaires.
modèle CHC

modèle CHC

Modèle CHC ((PMA = Primary Mental Abilities; T = Tâche)

(source : Lautrey (2006)

Les facteurs larges (strate II) ont été identifiés comme suit (caractéristiques empruntées à  Lautrey, 2006) :

  • Intelligence fluide (Gf) : raisonnement, opérations mentales contrôlées, résolution des problèmes nouveaux faisant peu appel aux connaissances
  • Intelligence cristallisée (Gc) : connaissance du langage, de l’information et d’une culture spécifique
  • Mémoire et apprentissage (Gm) : efficience de la mémoire à court terme et de la mémoire de travail
  • Représentation visuo-spatiale (Gv) : capacité à créer, mémoriser, retrouver et transformer des images visuelles
  • Représentation auditive (Ga) : capacité à analyser, manipuler et synthétiser des éléments sonores
  • Récupération en mémoire à long terme (Gr) : capacité à stocker de nouvelles informations  et à les récupérer sur du long terme
  • Rapidité cognitive (Gs) : capacité à effectuer de façon automatique et rapide des tâches faciles ou surapprises
  • Vitesse de traitement (Gt) : capacité à réagir ou à décider rapidement en réponse à des stimili simples

 

Les échelles de Wechsler (WAIS, WISC et WPPSI) sont basées sur le modèle CHC de l’intelligence, mais n’utilisent que les facteurs Gc, Gf, Gm, Gv, Gt.

Aujourd’hui, le débat sur le facteur g est toujours d’actualité et des théories plus récentes de l’intelligence proposent de la considérer comme multiple. C’est le cas de Gardner et de Sternberg.

 

2.     Conceptions pluralistes  de l’intelligence

2.1  Les 8 formes d’intelligence selon H. Gardner (1983-1996)

Gardner se base sur différents points qui remettent en cause le facteur g pour proposer une conception pluraliste de l’intelligence.

Ainsi, en partant du principe :

  • qu’il existe des créateurs géniaux mais dans un seul domaine,
  • qu’il existe des “idiots savants” ou “autistes géniaux” qui possèdent des capacités intellectuelles médiocres par ailleurs,
  • et que des lésions cérébrales précises n’affectent que l’intelligence d’un domaine précis,

il identifie plusieurs formes d’intelligence correspondant à 7 domaines différents : linguistique, logico-mathématique, spatiale, kinesthésique, musicale, inter-personnelle et intra-personnelle.

Néanmoins, comme le souligne Lautrey (2004) “l’indépendance de ces différentes formes d’intelligence est postulée plus que démontrée”. Il s’agit en effet d’une approche qualitative qui est difficilement compatible avec une approche psychométrique.

Pour Pagès (2004), « Il ne s’agit pas de distinguer des intelligences, il s’agit d’attributs de l’intelligence, de caractéristiques de l’intelligence.»

J’ajouterai que la conception de Gardner s’attache à décrire des contenus différents de l’intelligence et n’explique en rien les processus cognitifs sous-jacents. De plus, il est possible de relier l’intelligence linguistique à l’intelligence cristallisée (Gc), l’inttelligence logico-mathématique à l’intelligence fluide (Gf), l’intelligence spatiale à Gv, l’intelligence musicale à Ga…

2.2  La théorie triarchique de l’intelligence de Sternberg (1985-2003)

 

Contrairement à Gardner, Sternberg a travaillé tout autant sur l’élaboration d’une théorie de l’intelligence que sur l’évaluation de celle-ci. Il a ainsi étudié les analyses factorielles de différents protocoles et distingue 3 aspects dans le fonctionnement de l’intelligence :

  • L’aspect interne ou composantiel est relatif au fonctionnement des composantes du traitement de l’information qui sont mises en oeuvre lors de la résolution de problème.
  • L’aspect externe ou contextuel concerne quant à lui l’application pratique et concrète des composantes de l’aspect interne à un contexte environnemental donné.
  • Enfin, l’aspect expérientiel relie les deux premiers aspects.

Ces 3 aspects donnent lieu à 3 formes d’intelligence, respectivement : l’intelligence analytique, l’intelligence pratique et l’intelligence créative.

Ces trois formes d’intelligence sont en jeu chez tous les individus, mais en général, l’une d’elle est plus prégnante sur les deux autres.

Contrairement à Gardner qui s’est intéressé aux domaines de l’intelligence, Sternberg s’attache aux processus de celle-ci. Ces deux théories ne sont donc pas incompatibles mais complémentaires.

 

3.     Pour conclure… ou pas

 

A travers cette revue des différents modèles de l’intelligence, il est aisé de se rendre compte que la notion d’intelligence est encore très vague, et qu’en absence d’une théorie unifiée de l’intelligence, sa mesure par des tests ne peut être objective.

On en vient finalement à se demander ce qu’est l’intelligence ? Représente-t’elle une notion réelle ? Selon Sternberg « L’intelligence est un concept que nous avons inventé pour trouver une manière pratique d’évaluer, et éventuellement de classer, les personnes d’après leurs performances dans l’accomplissement de tâches ou dans des situations, qui sont valorisés par une culture ».

Quant à Lautrey (2007), il rappelle que la représentation de l’intelligence véhiculée par la notion de QI correspond aux conceptions spontanées de la population. Il précise qu’il n’est pas rare, dans l’histoire des sciences, que « les recherches s’appuient au départ sur des concepts du sens commun dont elles modifient ensuite la définition au fur et à mesure des réajustements qu’imposent les résultats expérimentaux ». Ainsi, les pionniers des recherches sur l’intelligence (Binet, Spearman…) se sont appuyés sur une représentation unidimensionnelle de l’intelligence qui était celle du sens commun de l’époque. Si les conceptions ont évolué, les chercheurs ne sont pas encore d’accord entre eux, et la notion d’unidimentionnalité de l’intelligence est restée intacte dans la population.

 

 

Sources

Binet, A., Simon, T. (1905). Méthodes nouvelles pour le diagnostic du niveau intellectuel des anormaux. L’année Psychologique, 11, 191-244.

Gardner, H. (1983). Frames of Mind: The theory of multiple intelligences. New-York: Basic Books. (Traduction française: Formes de l’Intelligence. Paris : Odile Jacob, 1996)

Gardner, H. (1996). Les Intelligences Multiples. Paris : Retz.

Grégoire J. (2009) L’examen clinique de l’intelligence de l’enfant ; fondements et pratique du WISC-IV.  Belgique : Ed. Mardaga.

Lautrey, J. (2004). Introduction à L’état de la recherche sur les enfants dits « surdoués ». CNRS UMR 8605 – Université Paris 5

Lautrey, J. (2006). L’approche différentielle de l’intelligence. In Lautrey, J. (Ed.), Psychologie du développement et psychologie différentielle. Paris : PUF

Lautrey, J. (2007). Pour l’abandon du QI : les raisons du succès d’un concept dépassé. In M. Duru-Bellat & M. Fournier (Eds.), L’intelligence de l’enfant – l’empreinte du social. Auxerre : Editions Sciences Humaines.

Pagès, R. (2004). L’intelligence sociale ou les capacités d’analyse et de développement constructif des apports sociaux. Moscou.

Prereira Da Costa, M. (2010). La place du QI dans les théories de l’intelligence appliquées aux enfants à haut potentiel. in Aider les enfants à haut potentiel en difficultés; Repérer et comprendre, évaluer et prendre en charge: Sous la direction de Tordjman, S. PUR.

Spearman, C.E. (1904). General intelligence objectively measured and determined. American Journal of Psychology, 15, 201-209.

Sternberg, R.J. (1985). Beyond IQ: A triarchic theory of intelligence. New-York: Cambridge University Press.

Sternberg, R.J. (2003). Construct validity of the theory of successful intelligence. In Sternberg, R.J. Lautrey, J. & T.I. Lubart (Eds.), Models of intelligence. International perspectives. Washington: APA Books.

Thurstone, L.L. (1931). Multiple factor analysis. Psychological Review, 38, 406-427.